Les fausses coupes :
agglutination et déglutination




Certains mots comprennent des lettres ou des syllabes initiales qui ne sont pas étymologiques. L'agglutination et la déglutination des mots d'origine arabe sont traitées sur une page à part.


1. L'agglutination

   Ce procédé consiste à réunir en un seul morphème ou mot des éléments phonétiques appartenant à plusieurs morphèmes. Certains noms composés sont dits agglutinés : portefeuille, entrevue. La soudure est complète et le mot composé ne se distingue plus par un trait d'union – porte-fenêtre, entre-deux – ou par une apostrophe – prud'homme, aujourd'hui. Mais il existe aussi des agglutinations moins visibles car elles reposent cette fois sur une fausse compréhension de l'article ou de l'adjectif déterminant le nom.

 Je n'ai pas tenu compte des agglutinations avec les prépositions à, au, de, du... Elles sont trop nombreuses et encore bien perceptibles.

—  Abajoue (1766) : le terme vient de la bajoue. Poche entre la joue et la mâchoire, chez certains animaux (singes, rongeurs), elle de réserve à aliments. Fausse coupe de l'article.

— Alaise, alèse (1419) : fausse coupe de la laize (latin latus, côté). Écrite aleize en 1419, puis l'alaize. Fausse coupe de l'article.

Adragante (1560) : altération de tragacanthe, latin d'origine grecque tragacantha, désignant l'arbrisseau épineux d'où provient la gomme. Fausse coupe de l'article.

Alligator (1663) :  mot d'origine anglaise, altération de l'espagnol el lagarto « le lézard ».

—  Cane (1338) : du latin anas, -atis. D'abord quenne.  L'ancien français ane, aine a été déformé par une construction expressive d'origine onomatopéique ca-. Le nom du canard (quanard XIIIe s.) est dérivé du verbe caner, « caqueter » issu du même préfixe expressif.

Dinde, dindon (1600) : abréviation de coq d'Inde, poule d'Inde. Le mot Inde désigne les Indes occidentales, le Mexique, d'où le dindon fut rapporté. Le nom constitue donc aussi une antonomase. L'anglais nomme la dinde turkey, le turc parle de hindi, le portugais de peru, et le grec de portugal. Le nom a  désigné à l'origine la pintade d'Abyssinie qui venait donc du côté de l'Inde selon la mentalité de l'époque même si elle était africaine, puis la dinde est restée d'Inde alors que le nouvel animal était américain...

Dupe (1426) : le nom de la huppe a été agglutiné à la préposition de. D'abord duppe. L'emploi est plaisant de dupe « huppe », oiseau d'apparence stupide.

Grenouille (1503) : du latin populaire *ranacula, diminutif de rana « grenouille » . En ancien français renoille, (XIIe s.) renouille, grenoilles (1225). La première syllabe avec g est probablement imitative du cri de l'animal comme pour la cane. Le nom de la rainette (1425, ranette XIVe s.) est un diminutif de l'ancien français raine « grenouille » (XIIIe) qui lui est issu directement du terme latin rana.

Landier (XIIe s. avec andier comme variante) : issu probablement du gaulois andero pour « jeune taureau ». Agglutination de l'article. Le landier était un ornement des gardiens de taureau.

Lanier (1245) :  faucon lanier XIIes.  Agglutination de l'article défini et de anier, de ane « canard  ». Laneret (1373), mâle du lanier.

Larbin (1827) : altération de habin, « chien », de happer. Agglutination de l'article. Le larbin était d'abord un mendiant.

Lendemain (1300) : de l'endemain XIIe ; de demain (XIIe s.) lequel provient du latin mane « à partir du matin ». L'agglutination est donc double : de la préposition, puis de l'article.

–—Lévier : déformation populaire encore vivante de l'évier.

Licorne (1385) : issue du latin unicornis, « animal à une seule corne », altération de unicorne (XIIe). Le n a été modifié en l et la forme que l'on peut reconstituer à partir de l'italien alicorno présente cette fois une déglutination et une fausse coupe du mot la licorne. On retrouve le même passage du n en l dans orphelin qui était d'abord orphenin, d'orphaninus.

Lierre (1372) : du latin hedera. D'abord edre (Xe s.), ierre (XIIe s.). Agglutination de l'article.

Linguet (1634) : du néerlandais hengel, « crochet ». Agglutination de l'article et changement de suffixe.

Loriot (fin XIVe s.) : du latin aureolus, « couleur d'or » en passant par le provençal auriol. Agglutination de l'article et changement de suffixe dans l'oriot, pour l'oriol. Loriot est attesté e 1398 chez.Eustache Deschamps. Il provient de l'ancien provençal auriol, du latin aureolus, adj., couleur d´or, par agglutination de l´article et changement de suffixe. Le compère-loriot est daté de 1606 chez Nicot. Il vient du grec marseillais purros, couleur de feu, et khlôrion, devenu loriot, de khlôros, vert. Per a été confondu avec père, en picard ; il s´est substitué à leuriel, orgelet.

Lors (1130) : de illa hora, ablatif, à cette heure. Aphérèse du démonstratif après agglutination. La désinence s est une marque analogique à celle des adverbes.

Luette (1300) : du latin populaire *uvitta, diminutif de uva, « petite grappe de raisin ». En ancien français, uette. Agglutination de l'article.

Lurette (il y a belle) (1877) : la petite hure ou heurette. À l'origine il y a belle heurette. C'était une heure, espace de temps.

Mamour(s) (1608) : agglutination de l'adjectif possessif féminin élidé dans m'amour, ma amour. L'ancien français utilisé les formes ma, ta, sa devant voyelle et les élidait parfois. Ces formes seront remplacées par mon, ton, son à partir du XIIIe s. seulement et au fur et à mesure. Existe dans l'expression figée « (se) faire des mamours ». Le redoublement est expressif. Voir aussi mie et tante.

Matante : forme utilisée dans le nord de la France, le sud de la Belgique et au Canada francophone pour parler d'une tante même si ce n'est pas la sienne. La matante de mon voisin. Il va chez sa matante. Le nom tante comprend déjà un adjectif possessif agglutiné, on a donc trois déterminants à la suite ! Le modèle est le même que celui de monsieur, madame, mademoiselle, monseigneur qui ne fonctionnent pas seulement comme des termes de politesse, mais pour désigner un tiers.

–—Mononcle : terme d'affection utilisé dans le nord de la France et au Québec où il a aussi un emploi ironique, synonyme alors « beauf, ringard ». Voir aussi matante.

Nage (en) : vient de aqua, « eau », sous la forme age. Erreur de liaison avec la consonne de la préposition en.

Nombril (XIIe s.) : du latin populaire *umbilicilus , latin classique umbilicus, voir ombilic
(XIVe s., emprunt semi-savant).  Erreur de liaison avec la consonne de l'article indéfini dans un nombril. Influence possible de nombre. Le mot lombril a été utilisé jusqu'au XVIIe s.

Nounours (nounourse 1935) : de (un) ours, par agglutination de l'article et redoublement hypocoristique.

Omelette (1548) : altération de amelette, de alumelle (lamelle, avec agglutination de a issu de l'article défini féminin).

— Tante : t'ante, du latin anta, agglutination de l'adjectif possessif ta élidé devant voyelle.



1 b. Dans les noms propres

— Géographiques : Dax, Lorient, Lautaret, Lille, Lormoy, Loradoux, Lacelle, le Lasset (rivière qui était l'Ousset). Le nom néerlandais de Lille, Rijsel, subit aussi l'aggutination à partir de ter IJsel.


— Les noms de famille qui indiquent une origine géographique ou qui sont des sobriquets : Lévêque, Labbé, Langlais, Lallemand, Lespagnol, Lestringant, Leprince, Leroi, Lenoir, Leblanc, Lebrun, Lejeune, Lafontaine... La préposition « de » est aussi employée : Destrez, Dechartres... L'agglutination peut marquer aussi la filiation et c'est alors la préposition de qui veut dire
« fils de » : Dejean, Depierre...
 



2. La déglutination
 

C'est le procédé inverse : la voyelle initiale d'un mot est prise pour une partie de l'article et se sépare du nom.

Apron en anglais du français napperon, an apron. En anglais, an apron est un tablier ou un petit rideau de théâtre. La nappe française provient d'un assourdissement du latin mappa, « carte » par  influence du p final. Le même étymon donne la map, « carte », en anglais, et il se retrouve dans mappemonde.

Asticot (1828) : le mot vient peut-être d'asticoter (1747), lui-même issu  de dasticoter (1642) « jargonner, contredire, ennuyer », d'où « agacer » ; de l'allemand dass dich Gott ! « que Dieu te... » interprété comme d'asticot (1616) ; avec une influence de estiquer « piquer », du néerlandais steeken. L'asticot peut dériver du sens de  « ce qui sert à agacer, à attirer le poisson » comme on taquine le goujon. Il existe aussi des formes astibloche, astiboque, obscures.

Boutique  : boutique (XIVe ; bouticle « atelier » 1241) ; de l'ancien provençal botica, issu de l'italien bottegha, lui-même venant du latin apotheca encore avant à partir du grec apothêkê. On peut se poser la question d'une déglutination du mot en italien.

Calot (1866) : « noix écalée » 1690; de cale, déglutination de l'écale.

Gitan (1823) :  d'abord au pluriel Gittani en 1772 ; de l'espagnol gitan, gitana « tsigane » du latin Ægyptanus « Égyptien » car on croyait qu'ils venaient d'Égypte.

Griotte (1505) : en français classique agriotte, du provençal agriota, « cerise aigre », de agre « aigre » .

Merise (XIVe s.) : l'amerise donne la merise avec influence de la cerise. En italien, amarella, merise, vient en effet du latin amarus « amer ».

Mie (XIIIe s.) : m'amie, déglutination de l'adjectif possessif féminin ma élidé devant voyelle,
« mon amie ».

Once ( fin XIIIe s.) : déglutination de lonce, du latin populaire lyncea, de lynx.

Orange (1515) : du persan naranj, par l'espagnol naranja ; pomme d'orenge vers 1300 de l'ancien italien melarancia de l'arabe narandj.



2 b. Dans les noms propres

— La Guyenne à partir de l'Aquitaine, la Vence, L'Haÿ-les-Roses de Laiacum, la rivière la Douze de Latusa, Le Pecq à partir du port Aupec.

— Le cas du Mans :
On aurait affaire à une confusion d'initiale dans le nom du Mans et du Maine : le nom de la tribu des Cenomans, altéré en Celomans est à l'ablatif comme pour d'autres noms de peuples gaulois, Cenomannis, chez les Cenomans, puis chez les Célomans. Il aurait été compris comme « ce Mans », « ce Maine », d'où un article défini masculin par la suite.
 
 

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