Exercice de style : à la manière de Jean Daniel

Un jour, je méditais sur le sens de la vie, de l'engagement, de la place de l'intellectuel dans notre société de plus en plus cruelle. Il était près de midi et alors me revinrent les vers de Valéry : Midi, midi le juste brille de mille feux. J'étais ainsi perdu dans mes profondes pensées alors que je me trouvais sur la plate-forme arrière d'un autobus. En effet, même si je suis un écrivain qui a eu la chance d'avoir discuté avec les grands de ce monde comme Hassan II ou François Mitterrand, j'ai conservé des goûts fort simples et j'aime observer le peuple. C'est le meilleur moyen de ne pas s'embourgeoiser comme me le rappelait Camus il y a exactement 52 ans, 4 mois, 17 jours alors que nous prenions le frais dans les splendides paysages du Luberon. L'autobus était presque complet et ressemblait plus à un wagon à bestiaux, mais par égard pour mon ami si proche Elie Wiesel je me refuserai à faire d'autres comparaisons. Tout en songeant donc au sujet de mon prochain éditorial du Nouvel Observateur sur le sens de la vie, etc., je ne pus m'empêcher de remarquer un personnage au cou fort long qui portait un feutre mou entouré d'un galon tressé au lieu de ruban. Cette coiffe ridicule me rappela que j'avais oublié de demander autrefois à Camus ce qu'il pensait de la casquette de Charles Bovary, c'est un de mes plus grands regrets puisque Camus n'est hélas ! plus des nôtres. Cet individu interpella tout à coup son voisin en prétendant que celui-ci faisait exprès de lui marcher sur les pieds chaque fois qu'il montait et descendait des passagers. Je me suis dit alors que cette petite scène de tyrannie ordinaire pourrait intéresser mon grand ami Soljenitsyne dans sa description des régimes concentrationnaires : la barbarie des dictatures se dissimule dans les faits les plus anodins et je ne doute pas qu'il voudra s'en inspirer pour une scène de sa grande fresque historique dans le métro de Moscou sous Staline. Cependant, cet individu abandonna rapidement la discussion pour se jeter sur une place devenue libre. Je me dis alors quel parti de chanson ou de sketch en aurait tiré notre grand ami Yves Montand avec toute la verve qu'il déployait bien plus dans notre modeste mas du Luberon que sur scène.

Deux heures plus tard, mon éditorial du Nouvel Observateur sur le sens de la vie, etc. était déjà bien avancé, lorsque je revis le même individu devant la gare Saint-Lazare. Voilà ! un hasard extraordinaire, pensai-je. Qu'en aurait pensé mon grand ami Vaclav Havel qui aime tant ces surprises du quotidien ? Il faudrait que je lui en parle afin qu'il s'en inspire pour une nouvelle pièce, tout comme j'ai modestement contribué jusqu'à présent aux principales idées de ses précédentes œuvres et aux grandes orientations de son mouvement qui a conduit à la chute du mur de Berlin. Dans la cour de Rome, il était en grande conversation avec un ami qui lui conseillait de diminuer l'échancrure de son pardessus en en faisant remonter le bouton supérieur par quelque tailleur compétent. Je peux vous confier alors que je me suis plongé dans de profondes réflexions sur le sens de la vie, etc. où je m'imaginais en train de raconter cette scène à Camus. Voilà un point qui permet de s'interroger sur le sens de la vie, etc.

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